Affaire Nichane. Pourquoi nous nous arrêtons là

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Ahmed R. Benchemsi
Il n’y a que ceux qui rampent qui ne trébuchent pas.
(proverbe chinois)
Et voilà. Le 15 janvier, la justice a dit son mot. Driss Ksikes et Sanaa El Aji, respectivement directeur de la publication et journaliste de Nichane, ont été condamnés à trois ans de prison avec sursis et 80 000 DH d’amende chacun. Quant au magazine Nichane lui-même, il a été interdit de parution pour une période de deux mois, à compter de l’énoncé du verdict. Nous respectons cette décision de justice, mais nous avons quand même le droit de la commenter. Qu’en dire ? Que Driss, Sanaa et Nichane méritaient cette peine ? Certainement pas. De la prison (même avec sursis) et une interdiction de parution (même temporaire), c’est lourd, très lourd, quand le seul “crime” consiste à avoir rapporté des blagues.

D’un autre côté, ce n’est pas pour rien que notre credo éditorial, à TelQuel autant qu’à Nichane, est “le Maroc tel qu’il est”. Et le Maroc tel qu’il est, c’est notamment un pays dont le Code de la presse, archaïque et liberticide, prévoit des peines de prison ferme et des interdictions définitives quand on est condamné pour “atteinte aux sacralités”. Nous avions plaidé innocent, la Cour a estimé que nous étions coupables. Soit. Mais grâce à Dieu, le juge n’a pas suivi toutes les requêtes du ministère public : il n’y a pas eu de prison ferme, et l’interdiction n’a été que temporaire. Quant à l’interdiction d’exercer le journalisme pour Driss et Sanaa (requise aussi par le procureur), elle a été expressément rejetée. Dans une logique strictement légale, le juge, puisque convaincu de notre culpabilité, a émis un verdict “clément”. Et dans une logique politique, ce verdict était “équilibré”. D’une part, il a “contenté” les islamistes et les conservateurs, parce que le “crime” de Nichane (c’est ainsi que certains l’ont qualifié !) n’est pas resté impuni. D’autre part, il a “contenté” les journalistes et tous les épris de liberté, parce que le pire (la prison ferme et/ou l’interdiction définitive) a été évité. Et nous, sommes-nous “contents” ? Non, pas du tout. Nous sommes à la fois soulagés et consternés. En fait, nous sommes perplexes. En haut lieu, nous dit-on, on estime que ce verdict a contenté tous les Marocains, parce qu’il a permis de tuer dans l’œuf une “crise nationale” qui se profilait.

La rue a été chaufée à blanc, la passion a submergé la raison, les nuances ont été balayées par l’outrance. Nous ne ferons pas appel, pour ne pas risquer de relancer cette folie collective.

Objectivement, c’est hélas la vérité : une crise se profilait, et menaçait de devenir nationale. Dès ce fatidique 20 décembre, dès la minute où le premier ministre a interdit Nichane, où son directeur et sa journaliste ont été inculpés d’“atteinte aux valeurs sacrées”, et où des religieux de toutes obédiences ont fait assaut de zèle et de suivisme pour nous clouer au pilori (le tout, longuement retransmis à la télévision), la rue s’est emparée du débat. Et comme à chaque fois que la rue s’empare d’un débat, les nuances sont balayées par la fureur et l’outrance. De journalistes qui cherchent à décrypter les ressorts de l’humour populaire, nous sommes vite devenus des “apostats qui insultent l’islam”. Nous avions beau expliquer, encore et encore, que nous n’avions pas inventé ces blagues, que nous n’endossions pas leur contenu mais uniquement les dix pages d’analyse qui les environnaient (et que personne, hélas, n’a lues), que nous ne cherchions évidemment pas à insulter l’islam, ni à offenser personne, et que si certains s’étaient sentis offensés, nous leur présentions nos plus sincères excuses… rien n’y faisait. Les menaces de mort se multipliaient et la polémique de rue devenait de plus en plus caricaturale, de plus en plus dangereuse. Et elle enflait, enflait… Le verdict du 15 janvier – ou du moins, sa lecture politique – a “dégonflé” la crise en donnant des motifs de satisfaction (partielle) aux raisonnables comme aux déraisonnables.

Faut-il faire appel ? Faut-il relancer le processus judiciaire, avec tous les dangers collatéraux qu’il comporte ? Pour le Pouvoir, ne soyons pas naïfs, un verdict encore plus “clément” serait politiquement inenvisageable ; et l’innocence, hors de question. Mais surtout, combien de temps encore le processus d’appel durerait-il ? La polémique risquerait de rebondir, le malentendu de s’approfondir encore plus, la crise d’enfler de nouveau… Qui sait si certains groupes extrémistes ne profiteraient pas de ce délai supplémentaire pour exploiter politiquement l’affaire, en versant encore plus d’huile sur le feu ? Jusqu’où cette folie collective pourrait-elle aller ? Nous nous sommes donc retrouvés, à Nichane, face à ce terrible dilemme : renoncer à défendre en appel notre bonne foi (dont nous restons convaincus) et donc subir en silence les lourdes condamnations prononcées en première instance… ou aller en appel, au risque d’être à l’origine (involontairement, mais qu’est-ce que cela changerait ?) d’une déflagration sociale qui échapperait au contrôle de tous. Nous avons tranché : nous ne ferons pas appel. Nous ne donnerons pas une nouvelle chance à la passion de balayer la raison. Nos droits nous sont chers, mais pas plus que la stabilité de notre pays. Parce que nous y vivons, parce que nous y travaillons, et parce que nous continuerons à y travailler. Dans deux mois en ce qui concerne Nichane, puisque la justice, hélas, en a décidé ainsi.

Beaucoup de pratiques sociales “islamiquement incorrectes” existent, et continueront à exister. Et nous continuerons à les rapporter, parce que c’est notre métier. Que cela plaise ou non.

Une question, évidemment, se pose.
Comment allons-nous continuer à travailler ? Beaucoup ont interprété nos excuses comme une sorte de repentir global sur notre ligne éditoriale – et donc comme la promesse implicite que nous allions la changer. Une (nouvelle) clarification s’impose. Nos excuses étaient adressées à ceux qui s’étaient sentis offensés. Et elles étaient sincères, parce que nous ne voulions, sincèrement, offenser personne. à la limite, s’il y a quelque chose à avouer (nous l’avons fait devant le juge), c’est une erreur d’appréciation. Nous ne pensions offusquer personne, nous nous sommes trompés. Dont acte, et regrets. Mais toute la société s’est-elle sentie offusquée par ces blagues, les plus inoffensives, franchement, parmi toutes celles qui circulent ? Certainement pas. Il y a d’abord une grande partie de la société, pas moins musulmane que l’autre, mais qui a une vision plus libérale de la religion. Des Marocains, sans doute la grande majorité, dont la foi est beaucoup trop profonde pour être “ébranlée” par de simples blagues. Il y a ensuite cette partie – non négligeable – de la société qui invente et colporte ces mêmes blagues, sans pour autant cesser d’être musulmane. Simplement parce que l’humour et l’autodérision ont toujours existé, de tout temps et sur tous les sujets, et qu’ils restent d’indispensables soupapes de décompression du corps social. C’est justement ce qu’expliquait notre article. Procès ou pas, verdict sévère ou pas, cette réalité sociale existe, et continuera à exister.

Beaucoup d’autres réalités sociales qui ne plaisent pas aux islamistes existent, et continueront à exister. Et nous continuerons à les rapporter, parce que c’est notre métier. Que cela plaise ou non. Nous continuerons aussi, dans nos chroniques et éditoriaux, à défendre les valeurs de liberté, de modernité et d’ouverture. Que cela plaise ou non. Chacun défend ses convictions, et les convictions des uns contredisent les convictions des autres. C’est ainsi que fonctionnent les démocraties, et ne pas accepter les débats contradictoires, c’est ne pas accepter la démocratie. Que ceux qui ne sont pas d’accord avec nous nous répondent, ça aussi, ça fait partie du débat démocratique. Mais qu’ils nous accusent d’“attaquer” ou d’“insulter” l’islam, à chaque fois que nous dévoilons ou que nous nous interrogeons sur une pratique sociale qu’ils jugent “islamiquement incorrecte” (mais qui n’en existe pas moins), ça, ça ne relève pas de la démocratie. Ça relève de la pression politique et du “takfirisme” (à peine) détourné. Autrement dit de la menace, de l’incitation à la haine, voire à pire. Nous ne l’accepterons jamais.

Il nous reste à remercier chaleureusement tous ceux, et ils sont très nombreux, au Maroc comme à l’étranger, dans le monde musulman comme en Occident, qui nous ont compris et défendus : confrères, instances et organisations professionnelles, défenseurs des droits de l’homme, intellectuels, politiciens et, surtout, lectrices et lecteurs, par milliers. Ils sont, vous êtes notre capital le plus précieux. L’équipe de Nichane vous donne rendez-vous le 17 mars – et d’ici là, TelQuel lui ouvrira largement ses colonnes. Restez-nous fidèles. Vous êtes notre raison d’exister, et c’est pour vous que nous continuerons à nous battre.

5 تعليقات to “Affaire Nichane. Pourquoi nous nous arrêtons là”

  1. said Says:

    nous sommes avec vous !!!
    Bravo reda

  2. Leila Says:

    Telquel, Nichane, votre présence médiatique est indispensable! Merci de vous battre, Merci pour nous, lecteurs, mais aussi pour les générations futures qui, je l’espère de tout coeur, récolterons les fruits de votre combat!

  3. brahim Says:

    je suis trés content que nichane voit le jour et renait de ses cendres;que les psoudo democrates voulaient à tout prix enterrer nichane;parce qu’il dit la verité.vous savez vous étes les battisseurs d’un nouveau Maroc moderne tolerant ouvert;mais sans oublier qu’il ya les autres qui veulent nous rendre la vie dur;donc il faut étre conscient des enjeux:et nichane est la pour le rappeler. .bravo et merci

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